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A Berlin, tandis que la révolte commençait, Olbricht essayait de convaincre Fromm, son supérieur, commandant en chef de l'armée de l'intérieur, de rallier la conspiration. Jusque-là, Fromm s'était contenté de flirter avec elle. S'ils obtenaient son appui déclaré, les conspirateurs pourraient alors compter sur les services de plus de trois millions d'hommes en Allemagne. Mais ce dernier déclara qu'en tant que "commandant en chef de l'armée de l'intérieur, il ne pouvait prendre des mesures aussi importantes sans s'être assuré personnellement de la mort du Führer". Croyant que la ligne de Rastenburg était coupée, Olbricht lui proposa donc d'appeler Keitel. Ce que fit Fromm, et à la grande surprise d'Olbricht, Keitel répondit quelques secondes plus tard.
Fromm lui ayant demandé ce qui se passait à Rastenburg, les rumeurs les plus folles circulant à Berlin sur la mort de Hitler, Keitel l'interrompit :
"Mensonge ! Un attentat a eu lieu contre le Führer, mais il a échoué. Le Führer n'est que légèrement blessé. Il est en ce moment avec le Duce."
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Mais la situation devenait confuse. Le général Fritz Thiele, chef des transmissions au Bendlerblock, devait transmettre les messages de la Schwarze Kapelle.
Ne sachant pas ce qui s'était passé, il téléphona à Rastenburg et apprit qu'Hitler était vivant. Thiele retourna aussitôt sa veste. Ses hommes coupèrent alors les communications de la Schwarze
Kapelle, mais les premiers ordres étaient déjà transmis. Cependant, les consignes suivantes étaient empilées dans un coin, isolant ainsi la conspiration.
Pourtant, le coup d'état avait encore des chances de réussite. En effet, si les troupes de la Wehrmacht obéissaient aux ordres des conjurés, Berlin pourrait être pris.
Mais un fait majeur va modifier le destin de la conspiration.
Vers 18 heures, Goebbels, aperçoit depuis la fenêtre de son ministère, des troupes encercler l'immeuble. Il reconnaît alors le commandant de la compagnie, le major
Remer, officier connu pour son attachement au Führer.
A ce moment précis, Goebbels sent qu'il y a un coup à jouer. Il fait venir l'officier dans son
bureau, lui affirme qu'Hitler est vivant : "[...] Je lui ai parlé il y a quelques minutes. Une ambitieuse petite clique de généraux a mis sur pied ce putsch militaire. C'est une infâme perfidie. La plus infâme de l'Histoire."
Et pour finir de le convaincre, il téléphone au Führer.
On sentait que c'était un immense soulagement pour le jeune officier d'apprendre que Hitler était vivant, après avoir reçu cet ordre incompréhensible d'établir un cordon de troupes autour du siège du
gouvernement !
Heureux, mais encore incrédule, il restait perplexe. Goebbels venait de gagner la première manche. Exerçant son emprise, il acheva de retourner complètement
Remer, en lui exposant qu'il vivait là un moment historique et qu'une lourde responsabilité pesait sur ses épaules. Rarement le destin avait offert une telle chance à un seul homme... Puis jouant son dernier atout, il lui lança tout de go : "Je vais appeler le Führer maintenant, et vous lui parlerez. Le Führer peut vous donner des ordres qui annulent ceux de vos chefs n'est-ce pas?..."
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message de la Schwarze Kapelle
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"Major Remer, me reconnaissez-vous?"
"Jawohl, mein Führer!"
Ces trois mots venaient de sceller le destin de la conspiration. Remer salua Goebbels, et Speer également présent, et obéissant aux ordres du Führer, il ordonna immédiatement à ses chefs de compagnies de maintenir les troupes en place, et de tenir désormais le quartier du gouvernement contre les conspirateurs. Telles étaient les conséquences du Fahnenheid, de la puissance de la foi nazie, de la conviction d'un officier moyen d'avoir à obéir sans discussion aux ordres donnés.
A 19 heures, au quartier général de l'armée de l'intérieur, persuadé que ses messages étaient transmis aux quatre coins du Reich et qu'il était suivi, Stauffenberg continuait à donner des ordres. En réalité, à l’exception de quelques lignes dont ils gardaient l’utilisation, les conspirateurs étaient coupés du monde extérieur et quand Radio Berlin annonça que l’attentat contre Hitler avait échoué, il devint évident que les nazis avaient réussi à arrêter les ordres de Walkyrie, et contrôlaient tous les moyens de communication.
La révolte à Berlin retombait déjà ; il ne lui restait plus qu’une chance de réussite à
l’Ouest : von Stuelpnagel. Le général avait téléphoné de Paris, une nouvelle très encourageante, suivant laquelle il avait ordonné l’arrestation de tous les officiers SS à
l’Ouest, qui seraient suivant les instructions de Beck, exécutés le lendemain
matin. Tout dépendait maintenant du maréchal von Kluge. Allait-il soutenir le coup d’État ?
Beck appela La Roche-Guyon, où depuis que Rommel avait été si gravement blessé, Kluge cumulait le commandement suprême à
l’Ouest, et celui du groupe d’armées B. Mais le maréchal restait indécis, et devait en parler avec ses hommes. C’est alors que le téléphone de Kluge sonna encore. C’était Zimmermann de l’OB-West et le message qu’il lut à Kluge pulvérisa en une seconde l’atmosphère de soulagement et d’exaltation extraordinaire qui régnait dans la pièce.
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Major Remer
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 Déploiement
de troupes dans Berlin suite aux ordres de Walkyrie
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Depuis l’OKW, Keitel annonçait que Hitler était vivant et à peine blessé. Il demandait en outre à tous les chefs militaires d’ignorer les ordres reçus qui n’émaneraient pas de lui-même ou de Himmler. Kluge frappé de stupeur replaça le récepteur, murmurant que si le message de Keitel était vrai, il était impensable d’imaginer plus longtemps l’éventualité d’une action indépendante en vue d’un armistice. Puis se tournant vers Blumentritt et Speidel, il ordonna :
" Vérifier le vrai du faux. Il nous faut d’abord connaître les faits. En attendant, laissez les choses telles qu’elles
sont." Comme il achevait de prononcer ces quelques mots deux voitures d’état-major débouchèrent en trombe de l’allée. A l’intérieur se trouvaient le général Stuelpnagel, le colonel Eberhrad Finkh, intendant de l’armée allemande de l’Ouest, et le colonel César von Hofacker. Les trois hommes arrivaient de Paris où le général von Stuelpnagel, avait traversé personnellement le Rubicon sans la moindre hésitation. Après avoir appris la mort de Hitler dans l’après-midi, il avait ordonné l’arrestation immédiate des officiers supérieurs de la SS et du SD. Ayant ainsi mis en marche en France, le processus de prise de pouvoir, premier pas vers un armistice avec les Alliés et vers l’évacuation de l’Europe occupée, Stuelpnagel venait s’assurer du soutien de Kluge. Ce dernier reçut les trois hommes immédiatement et leur apprit que le Führer n’était pas mort. C’est alors que Hofacker prit la
parole :"Maréchal, ce qui vient de se passer à Berlin n’est pas décisif. Les décisions prises à Paris revêtent une beaucoup plus grande importance. Je vous supplie pour l'avenir de l’Allemagne d’agir comme l’aurait fait le maréchal Rommel, selon ses propres paroles prononcées au cours de la conférence secrète que nous avons eus dans cette même pièce le 9 juillet. Séparez-vous de Hitler, et prenez vous-même en main la libération à l’ouest. A Berlin, le pouvoir est aux mains du colonel-général Beck, futur chef de l’Etat. Créez ici même, un autre fait accompli. L’armée et la nation vous remercieront. Mettez fin à l’ouest au massacre sanglant. Empêchez une issue encore plus terrible et évitez à
l’Allemagne la catastrophe la plus épouvantable de son histoire." Kluge qui était resté assis, le visage impavide, pendant toute la durée de cette chaleureuse intervention se leva alors brusquement et déclara :
" C’est bien la première fois que j’entends parler d’une telle tentative
d'assassinat." Kluge avait définitivement retourné sa veste.
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La nuit était tombée. Berlin se trouvait dans l’obscurité totale. Seuls quelques projecteurs balayaient le ciel. Goebbels avait obtenu de Hitler son accord pour ordonner aux troupes de Remer d’envahir le Bendlerblock et d’arrêter les conspirateurs. La confusion s’accentuait et personne ne savait plus de façon certaine qui contrôlait le quartier du gouvernement. Survint alors un bataillon de Panzer de l’armée dans le quartier général SS de la Fehrbellinerstrasse qui pointa ses canons de 75 sur les fenêtres et les portes du grand immeuble
gris. Obéissant aux ordres reçus de Walkyrie, les tankistes se tenaient prêts à faire feu sur quiconque essaierait de les empêcher d’occuper le bâtiment. Mais cette intervention devait être de courte durée car un officier d’un rang élevé arrivait en courant et criait :Vous êtes fous ! le Führer est vivant ! L’attentat a échoué. La trahison est totale. Cela ne sert à rien de continuer. Je n’ai qu’un conseil à vous donner. Rentrez chez vous ! Vous ne sauverez plus rien ! Vous ne ferez que risquer vos têtes en restant ici !
A l’intérieur du grand building, se jouait le dernier acte du drame. Entre 22 et 23 heures, un groupe d’officiers de l’état-major de Fromm, restés fidèles à Hitler, se retourna contre Stauffenberg. Ils entrèrent dans son bureau, pistolet au poing, maîtrisèrent Olbricht et blessèrent Stauffenberg dans le dos, alors qu’il essayait de gagner le bureau voisin. Fromm réussit alors à désarmer l’officier qui gardait sa porte et prit le commandement. Tous les conspirateurs qui restaient dans l’immeuble n’avaient même pas apporté de
pistolet. Beck s’occupait de Stauffenberg blessé, quand Fromm entra dans la pièce. Il s’ensuivit une conversation dont Hoepner témoigna de la manière suivante à la Gestapo :
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Beck :
"J’ai un revolver ici, je voudrais le garder pour mon usage
personnel." Fromm : "C’est bien. Mais faites vite." Beck :
"En ce moment, je pense à des jours passés."
Fromm : "Ce n’est pas le moment. Je vous prie de vous exécuter !
" Beck dit encore quelques mots, porta l’arme à sa tête et tira. La balle effleura le sommet de sa tête, et Beck, vacillant, cria :
"Le coup a-t-il porté ?" "Aidez le vieux ! "
dit Fromm aux deux officiers debout près de Beck, "et désarmez-le !"
Beck : "Non ! non ! Je veux le garder !"
Fromm : "Enlevez-lui son revolver, il n’a pas la force de s’en servir."
Tandis que les deux officiers s’occupaient de lui, Fromm se tourna vers Olbricht, Stauffenberg, Quirnheim et Haeften et déclara :
" Et vous, messieurs, il vous reste encore quelques instants pour écrire, si vous le
désirez." Puis il quitta la pièce et reparut cinq minutes plus tard en
disant : "Avez-vous fini, messieurs ? Hâtez-vous, s’il vous plaît, afin que ce ne soit pas trop dur pour les autres, Et maintenant, je vous avise qu’une cour martiale réunie par moi-même, au nom du Führer, a été instituée.
Cette cour martiale a condamné quatre hommes à la peine de mort : le colonel d’état-major, Mörtz von Quirnheim, le général d’infanterie Olbricht, le colonel dont je ne veux plus prononcer le nom
(Stauffernberg) et le ci-devant lieutenant (Haeften).
Interpellant alors une officier qui se trouvait près de lui, Fromm ajouta :
" Prenez quelques hommes et exécutez la sentence en bas dans la cour immédiatement ! " Comme on entraînait les quatre hommes, Fromm se tourna vers Beck et demanda :
" Alors où en êtes-vous ?" Beck, hébété, réussit à répondre :
" Donnez-moi un autre pistolet." Un des hommes lui passa une arme et Fromm en acquiesçant murmura ces quelques mots :
"Vous avez le temps d’essayer une seconde fois !"
Beck porta le pistolet à sa tête tira et se manqua une seconde fois. On prétend alors que Fromm glissa à un sergent dans la pièce :
"Aidez le vieil homme ", et que le sergent acheva Beck d’une balle dans la tempe. Quoi qu’il en soit il y eut bien un coup de feu, qui entraîna sa mort. Cependant Stauffenberg, Olbricht et leurs camarades avaient été traînés dans la cour pavée, et là, sous la lumière des phares d’un camion de l’armée, faisaient face au peloton d’exécution. Dans les secondes précédant la salve, Stauffenberge s’écria :
" Vive
l’Allemagne éternelle ! " Puis les coups de feu claquèrent dans la nuit et les quatre hommes s’effondrèrent. Leurs cadavres et celui de Beck devaient être jetés un peu plus tard à l’arrière d’un camion, et être abandonnés dans une tombe inconnue. Telle était la fin lamentable d’une entreprise courageuse.Ayant reçu l’ordre de Kaltenbrunner de ne plus fusiller aucun des conspirateurs, Fromm descendit dans la rue. Speer vit paraître " une ombre massive contre la toile de fond illuminée de la Bendlerstrasse. Seul en grand uniforme, Fromm s’approcha de nous à pas pesants… "Le putsch est
terminé", commença-t-il, se dominant avec effort. "Je viens juste de donner les instructions nécessaires pour annuler Walkyrie… Le général Olbricht et mon chef d’état-major, le colonel Stauffenberg sont
morts." Vingt minutes plus tard, après une conversation à mots étouffés avec Kalenbrunner, Fromm se trouvait lui-même placé sous " protection ". En exécutant sommairement les leaders de la Schwarze Kapelle, il avait bien essayé d’éliminer les témoins gênants de ses liens avec la conspiration. Mais Witzleben et Hoepner devaient vivre assez longtemps pour l’accuser de complicité dans le complot. Arrêté, il devait passer devant une cour martiale et être lui aussi exécuté.
La révolte avait échoué à Berlin ; Himmler et les SS étaient de nouveau à la barre. Dans les semaines qui suivirent, une chasse à l’homme énorme et sans merci, balaya l’Allemagne tout entière. Les conjurés furent arrêtés, jugés, exécutés. Ainsi s’achevait une entreprise courageuse, qui aurait permis en cas de réussite, la chute de l’organisation la plus criminelle de l’Histoire.
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